Vingt-deux organisations de défense des droits humains, de gouvernance et de justice sociale dénoncent le risque de stigmatisation des ressortissants burundais et d’autres citoyens de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) à la suite des récentes mesures annoncées par le gouvernement kényan concernant les petits commerçants étrangers. Elles reconnaissent le droit du Kenya à faire respecter ses lois, mais exigent une application transparente, proportionnée et conforme aux engagements régionaux.
La polémique enfle au Kenya autour du sort réservé aux petits commerçants étrangers, particulièrement aux ressortissants burundais. Dans une déclaration commune publiée ce mercredi 9 septembre 2026, 22 organisations kényanes et africaines appellent le gouvernement de Nairobi à éviter toute dérive xénophobe et à préserver les acquis de l’intégration est-africaine.
Parmi les signataires figurent Amnesty International Kenya, Kenya Human Rights Commission, Transparency International Kenya, Pan African Lawyers Union (PALU), PAWA254, Association of Media Women in Kenya et plusieurs organisations spécialisées dans la gouvernance, la fiscalité, les droits humains et le commerce.
Réguler, oui ; discriminer, non
Les organisations reconnaissent d’emblée la souveraineté du Kenya et son droit à réglementer l’immigration, l’emploi et les activités commerciales, ainsi qu’à protéger les entreprises locales et les intérêts économiques nationaux.
Mais elles posent une limite claire : ces mesures doivent être légales, proportionnées et non discriminatoires.
Selon les signataires, le problème n’est donc pas l’application de la loi en elle-même, mais le risque que son application conduise à une exclusion fondée sur la nationalité ou à un traitement différent des citoyens des autres États membres de l’EAC.
Elles rappellent à cet égard que le Marché commun de l’EAC repose notamment sur la libre circulation des personnes, des travailleurs et des services, ainsi que sur les droits d’établissement et de résidence.
Le cas des Burundais au centre des inquiétudes
La déclaration intervient après l’annonce présidentielle comprise comme devant entrer en vigueur le 7 septembre 2026, suivie, le 8 septembre, par l’annonce d'une période de 90 jours permettant aux ressortissants étrangers de régulariser leur situation en matière d’immigration et de licences.
Les organisations saluent cette période de régularisation, mais la considèrent comme « un répit, pas un remède ».
Elles rapportent notamment que, dans les jours ayant suivi l’annonce, des centaines de ressortissants burundais se seraient rendus devant leur ambassade à Nairobi pour obtenir des documents de voyage d’urgence. Elles évoquent également des fermetures d’activités, ainsi que des cas de menaces, de harcèlement et de pertes de biens rapportés par des commerçants.
Ces éléments sont présentés dans la déclaration comme des faits rapportés par les organisations et les personnes concernées.
Le projet de loi sur le contenu local contesté comme fondement
Autre point de friction : le Local Content Bill 2025, invoqué dans le débat sur la participation des étrangers à certaines activités économiques.
Les organisations signataires estiment que le projet de loi vise avant tout à renforcer la participation des acteurs kényans dans les chaînes de valeur, notamment par l’utilisation de produits et services locaux, le recours à la main-d’œuvre nationale, l’approvisionnement auprès des agriculteurs kényans et la lutte contre certaines pratiques fiscales des multinationales.
Elles contestent donc son assimilation à un instrument destiné à exclure les petits commerçants ressortissants d’autres pays de l’EAC.
Pour elles, le contenu local ne devrait pas être assimilé à une politique du « Kenya uniquement », particulièrement dans un espace régional engagé dans un processus d’intégration économique.
La crainte d’un effet domino régional
Les signataires redoutent qu'une politique perçue comme discriminatoire ne produise des conséquences au-delà du Kenya.
Ils préviennent qu'elle pourrait encourager d'autres États de l'EAC ou d'autres pays africains à adopter des mesures similaires contre les commerçants kényans présents sur leurs territoires.
Une telle dynamique risquerait, selon eux, d'aggraver les barrières non tarifaires et de fragiliser la confiance entre les États membres de la Communauté d'Afrique de l'Est.
« Il faut privilégier la création de valeur »
Face aux inquiétudes économiques exprimées au Kenya, les organisations proposent de déplacer le débat vers la création de valeur, l'emploi, la fiscalité et le développement des compétences.
Elles estiment que le gouvernement peut protéger les intérêts économiques des Kényans tout en respectant les engagements pris dans le cadre de l'EAC et de la Zone de libre-échange continentale africaine (AfCFTA).
Elles demandent également une meilleure sensibilisation de la population sur les différentes catégories juridiques applicables aux ressortissants de l'EAC, aux autres étrangers et aux réfugiés, afin d'éviter les amalgames susceptibles d'alimenter des violences xénophobes.
Un appel à Nairobi pour rassurer ses voisins
En conclusion, les 22 organisations demandent au gouvernement kényan de clarifier sa politique, de préciser les modalités d'application des mesures annoncées et de garantir la sécurité des ressortissants des pays voisins.
Elles appellent Nairobi et les autres États partenaires de l'EAC à veiller à ce que les mesures de contrôle soient transparentes, fondées sur des éléments objectifs et compatibles avec les engagements régionaux.
Pour les signataires, l'enjeu dépasse donc la seule question du commerce informel : il touche à la capacité de l'Afrique de l'Est à construire un espace économique intégré où la protection des intérêts nationaux puisse coexister avec la solidarité régionale, la mobilité et la coopération entre peuples africains.
Diddy Mastaki