Dans une tribune intitulée « L’aveu de Goma, le grand masque enfin tombé », l’ancien gouverneur du Nord-Kivu Julien Paluku Kahongya revient sur plusieurs épisodes marquants de l’histoire sécuritaire récente de la RDC. Il met directement en cause l’ancien président Joseph Kabila, dont il questionne les choix politiques et militaires dans la gestion des rébellions dans l’Est du pays.
La sortie de Joseph Kabila depuis Goma continue de susciter des réactions au sein de la classe politique Congolaise. Dans une longue tribune, Julien Paluku Kahongya, ancien gouverneur du Nord-Kivu et actuel ministre du Commerce extérieur, livre une lecture particulièrement critique du discours de l’ancien chef de l’État.
Pour Julien Paluku, cette intervention constitue un tournant. Il estime que « le grand masque est tombé » et considère que les propos tenus depuis Goma traduisent une opposition directe au président Félix-Antoine Tshisekedi, aux institutions de la République et aux Forces armées de la RDC.
L’ancien Gouverneur revient ainsi sur six épisodes historiques qu’il considère comme révélateurs du rôle joué, selon lui, par Joseph Kabila dans l’évolution des crises sécuritaires dans l’Est.
De Tongo à l’occupation de Goma
Le premier épisode évoqué remonte à 2008, à Tongo, dans le territoire de Rutshuru. Julien Paluku affirme qu’un ordre attribué à Joseph Kabila aurait conduit les militaires Congolais à interrompre les combats alors que les forces de Laurent Nkunda et de Sultani Makenga étaient en difficulté. Selon lui, cette décision aurait favorisé la progression des rebelles jusqu’à Rumangabo puis Munigi, sans toutefois leur permettre d’entrer dans la ville de Goma.
Le deuxième épisode concerne l’arrestation de Laurent Nkunda au Rwanda, le 21 janvier 2009. Julien Paluku présente cette arrestation comme l’aboutissement d’un arrangement politique entre Joseph Kabila et le président Rwandais Paul Kagame, dans le contexte de l’opération militaire conjointe « Umoja Wetu ». Une lecture qui remet, selon lui, en question le récit officiel de cette opération.
Troisième séquence : la prise de Goma par le M23 en novembre 2012. Julien Paluku rappelle les discussions menées à Kampala dans le cadre des initiatives régionales de la CIRGL. Il affirme que le retrait du M23 de Goma avait alors été obtenu à la suite d’une décision de Joseph Kabila. Il estime que la situation actuelle est différente, en raison de l’absence, selon lui, de toute forme de collaboration entre le pouvoir de Félix Tshisekedi et les forces qu’il considère comme hostiles à la RDC.
Bosco Ntaganda, Sultani Makenga et la guerre contre le M23
Le quatrième épisode porte sur la nomination de Bosco Ntaganda à la tête des opérations militaires « Amani Leo » à Goma. Julien Paluku estime que cette décision aurait participé à une stratégie visant à exercer une influence sur l’armée congolaise.
Il affirme que Bosco Ntaganda aurait par la suite quitté les FARDC avec des munitions avant de participer à la création du M23 à Masisi en 2012. L’ancien Gouverneur évoque également le parcours de Sultani Makenga, présenté comme un autre acteur majeur de cette période.
Le cinquième épisode concerne la bataille de Chanzu, le 05 novembre 2013, qui avait marqué une importante défaite du M23 face aux FARDC. Julien Paluku affirme que le général Bauma aurait reçu l’ordre d’interrompre les combats alors que les rebelles étaient, selon lui, disposés à se rendre. Il s’interroge dès lors sur les informations dont disposait Joseph Kabila pour anticiper une telle issue.
Enfin, le sixième épisode concerne la mort des généraux Mamadou Ndala et Bauma, que Julien Paluku présente comme des figures majeures de la victoire militaire contre le M23.
L’ancien Gouverneur affirme avoir été, durant cette période, la cible de critiques particulièrement virulentes de Joseph Kabila. Il rapporte notamment que ce dernier l’aurait qualifié d’« homme à jeter dans le lac Kivu » lors de l’inauguration d’une centrale à Rutshuru.
Le bilan sécuritaire de l’ère Kabila contesté
Au-delà de ces six épisodes, Julien Paluku dresse un bilan sévère de la politique sécuritaire menée sous Joseph Kabila. Il critique notamment les politiques de mixage et de brassage des groupes armés au sein des FARDC, qu’il accuse d’avoir fragilisé l’armée congolaise et favorisé la constitution de réseaux d’influence.
Il évoque également des loyautés contradictoires au sein de l’armée et met en cause l’influence qu’il attribue à certaines figures militaires rwandaises, notamment Paul Kagame et James Kabarebe.
L’ancien gouverneur s’en prend également aux références de Joseph Kabila aux droits humains, à la lutte contre la corruption et à la gouvernance publique. Il évoque notamment les révélations des Panama Papers de 2016, qui avaient fait apparaître des sociétés offshore et des montages financiers associés à plusieurs personnalités dans le monde.
Appel à soutenir Félix Tshisekedi
Dans la dernière partie de sa tribune, Julien Paluku appelle les Congolais à se mobiliser pour défendre l’intégrité territoriale et la souveraineté de la RDC.
Il présente le soutien au président Félix-Antoine Tshisekedi comme un acte patriotique face aux menaces sécuritaires qui persistent dans l’Est du pays. Il estime que le débat ne doit pas se limiter à une confrontation politique entre camps, mais doit avant tout porter sur la défense de la République.
Julien Paluku reproche enfin à Joseph Kabila de n’avoir accordé, dans son intervention d’environ 16 minutes depuis Goma, qu’une attention limitée aux souffrances des populations de l’Est. Il déplore notamment l’absence, selon lui, de réponses concrètes concernant les violences contre les civils, la situation sécuritaire et les crises sanitaires.
Pour l’ancien Gouverneur du Nord-Kivu, cette intervention traduit davantage une ambition politique qu’une volonté de répondre aux préoccupations des populations affectées par les conflits. Il va jusqu’à estimer que Joseph Kabila chercherait désormais à assumer ouvertement une posture de confrontation politique, voire militaire, avec le pouvoir de Félix Tshisekedi.
Une lecture qui marque une nette rupture avec l’ancien compagnonnage politique revendiqué par Julien Paluku et qui place désormais l’ancien gouverneur parmi les voix les plus critiques à l’égard de l’ancien président.
Pacheco Kavundama