Le téléphone sonne en début de soirée. À l’autre bout du fil, une voix inconnue impose ses règles : payer ou voir son intimité exposée au grand public. Ce scénario, de plus en plus fréquent dans les villes de Butembo, Beni et Bunia, illustre une nouvelle forme de violence numérique qui traumatise des centaines de victimes.
« J’ai déjà moi-même été victime de cet harcèlement numérique. Ces gens m’avaient appelé autour de 18 heures. Je ne les connais pas. Ils m’ont demandé de leur envoyer une somme de 100 dollars pour ne pas publier des photos de mon intimité. Ça m’a plongé dans un si grand traumatisme », témoigne une victime, encore marquée par cette expérience.
Un réseau structuré et insaisissable
Selon plusieurs témoignages recueillis, un groupe opérant principalement à Butembo serait au cœur de ce système. Se faisant appeler « Brulerie, lutte contre l’adultère », ce réseau utilise des plateformes numériques pour exposer, menacer et extorquer ses cibles.
Les victimes décrivent un mécanisme bien rodé : des numéros de téléphone changeants, des appels anonymes et une pression psychologique constante. Les montants exigés varient considérablement.
« Ils commencent à 500 dollars et peuvent descendre jusqu’à 10 dollars », explique une source, soulignant la logique purement mercantile de ces pratiques.
Une exposition publique sans limite
Le groupe, qui compterait plus de 2 000 membres selon des sources concordantes, fonctionne comme un espace de diffusion massive de contenus privés. Les administrateurs y publient ou menacent de publier des images et informations compromettantes, visant à humilier publiquement les victimes.
« Dans ce groupe, on expose presque tout le monde. J’y ai déjà vu des prêtres, des femmes mariées… Ce qui est grave, c’est que même une jeune mariée, quelques jours seulement après son mariage, peut être exposée. Imaginez ce que cela peut provoquer dans son foyer », confie un témoin.
Les femmes et les jeunes filles apparaissent comme les principales cibles de ce cyberharcèlement, bien que toutes les couches sociales soient touchées. L’impact dépasse largement le cadre numérique, affectant la vie familiale, sociale et professionnelle des victimes.
Silence, peur et absence de recours
Face à ces pratiques, de nombreuses victimes choisissent le silence, redoutant les conséquences sociales d’une exposition publique. La peur de la stigmatisation et le manque de mécanismes de protection efficaces renforcent l’impunité des auteurs.
Dans une région déjà fragilisée par des défis sécuritaires, cette criminalité numérique ajoute une nouvelle couche de vulnérabilité pour les populations. Elle met également en lumière l’urgence de renforcer la régulation des espaces numériques et les capacités d’enquête face à ces réseaux organisés.
Un phénomène en expansion
Le cyberharcèlement observé à Butembo, Beni et Bunia illustre une tendance plus large : l’utilisation croissante des outils numériques à des fins d’extorsion et de manipulation sociale.
Pour les victimes, les conséquences sont durables : anxiété, isolement, rupture des liens sociaux. Pour la société, c’est un signal d’alerte sur les dérives possibles des réseaux numériques en l’absence de contrôle et de sensibilisation.
Alors que les témoignages continuent d’émerger, une question demeure : jusqu’où ce phénomène pourra-t-il s’étendre avant une réponse coordonnée des autorités et des acteurs de la société civile ?
Diddy Mastaki