Il est 23 heures passées au rond-point Nyamwisi, l’un des carrefours les plus animés de la ville de Beni. À cette heure tardive, lorsque les commerces baissent leurs rideaux et que la circulation se raréfie, un autre visage de la ville se dévoile : celui des enfants de la rue, communément appelés « Shegue ».
Sous la lumière vacillante des lampadaires, une poignée d’adolescents, dont le plus âgé ne dépasse pas 15 ans, s’attroupe dans un coin du rond-point. Leurs regards sont vifs, leurs gestes nerveux. La tension monte rapidement. Une dispute éclate autour d’un petit flacon de patex, une colle industrielle qu’ils inhalent pour échapper, l’espace de quelques instants, à la dureté de leur quotidien.
« Tu dois me donner mon flacon de patex. Je t’ai donné un autre et puis tu me voles ce que j’achète. Si je ne le trouve pas, je te casse la gueule ! », lance Fiston, 13 ans, le ton chargé de colère.
Depuis trois ans, cet enfant vit dans la rue. Les « balcons », comme ils appellent les abris de fortune faits de tôles et de cartons, sont devenus sa maison. Son histoire est celle de nombreux autres ici.
« Mon père et ma mère se sont séparés. Je suis resté avec ma mère. On mangeait difficilement… voilà pourquoi je suis venu faire ma vie ici », confie-t-il, le regard fuyant.
Une enfance brisée, une rue comme refuge
Au rond-point Nyamwisi, chaque enfant porte une histoire de rupture familiale, de deuil ou de maltraitance. Pour le plus âgé du groupe, la rue n’était pas un choix, mais une fuite.
« Mon père, militaire, est mort. Il m’a laissé avec sa seconde femme. Elle me maltraitait. Je n’avais nulle part où aller. Ici, personne ne contrôle personne. Nous vivons de notre courage », explique-t-il.
Dans cet univers sans règles, la survie dicte les comportements. Vols à la tire, petits larcins, débrouillardise… tout devient moyen de subsistance. Pourtant, derrière cette réalité brutale, subsistent des rêves inattendus.
« Je sais qu’un jour j’aurai aussi une maison, une voiture… même devenir président », lâche-t-il, dans un mélange de défi et d’espoir.
Entre insécurité et indifférence
Pour les riverains et les commerçants du rond-point Nyamwisi, la présence de ces enfants est source d’inquiétude. Beaucoup dénoncent une situation qui, selon eux, échappe à tout contrôle.
« Ces enfants constituent un danger ici. Plus ils restent dans la rue, plus ils perdent leur humanité. Que le gouvernement prenne cette situation en main », alerte un propriétaire d'une boutique rencontré sur place.
Entre compassion et peur, les habitants oscillent, conscients que ces enfants sont à la fois victimes et acteurs d’une insécurité grandissante.
Une urgence sociale persistante
À Beni, comme dans plusieurs villes de l’est de la République Démocratique du Congo, le phénomène des « enfants dans la rue » continue de prendre de l’ampleur. Conflits armés, pauvreté chronique et désintégration des structures familiales alimentent un cycle difficile à briser.
Au rond-point Nyamwisi, la nuit avance. Les voix s’apaisent, les tensions retombent. Les enfants se dispersent peu à peu, chacun rejoignant son coin de trottoir, son carton, ou un abri improvisé.
Dans le silence qui suit, une question persiste : combien de nuits encore ces enfants devront-ils passer dans la rue avant qu’une réponse durable ne leur soit apportée ?
Diddy Mastaki